Publié le 15 août 2024

Contrairement à l’idée reçue, la robustesse d’un écosystème ne se mesure pas au nombre d’espèces qu’il abrite, mais à la diversité de leurs rôles : c’est la diversité fonctionnelle.

  • Un écosystème peut être riche en espèces mais fonctionnellement pauvre, le rendant extrêmement vulnérable aux chocs (maladies, climat).
  • La diversité fonctionnelle agit comme une assurance-vie, où la complémentarité et la redondance des rôles garantissent la continuité des services vitaux (pollinisation, filtration de l’eau, fertilité des sols).

Recommandation : Pour un gestionnaire de territoire, l’objectif n’est plus de préserver une liste d’espèces, mais de concevoir un portefeuille de fonctions écologiques pour bâtir une résilience active.

Dans le grand livre de l’écologie, un chiffre a longtemps dominé le débat : la richesse spécifique, ou le nombre total d’espèces présentes dans un milieu. Nous avons appris à compter, à lister, à nous alarmer de la disparition d’une espèce comme d’un trésor perdu. Cette approche, bien que nécessaire, masque une réalité plus profonde et plus déterminante pour la survie des écosystèmes. L’obsession du comptage nous a fait oublier l’essentiel : la fonction. Imaginez une entreprise avec 1000 employés, mais tous sont comptables. Que se passe-t-il le jour où il faut un informaticien ou un commercial ? L’entreprise, bien que « riche » en personnel, est fonctionnellement fragile.

La nature opère selon les mêmes principes. Le véritable enjeu n’est pas seulement de savoir combien d’espèces peuplent une forêt ou une prairie, mais de comprendre ce qu’elles y font. C’est ici qu’intervient le concept de diversité fonctionnelle : la variété des rôles, des traits et des contributions que chaque organisme apporte à l’ensemble. Cette perspective change tout. Elle nous force à passer d’une vision de collectionneur à une vision d’architecte, où les interactions et les complémentarités forment la structure portante du vivant.

Mais si la clé n’était pas de préserver passivement, mais de concevoir activement la résilience ? Cet article propose un changement de paradigme. Nous explorerons pourquoi un portefeuille de fonctions diversifiées est la meilleure assurance-vie contre les crises, comment les outils de mesure classiques peuvent nous tromper, et de quelle manière la gestion de nos paysages, de nos villes à nos cultures, doit être repensée à travers le prisme de cette architecture fonctionnelle.

Pour naviguer dans ce changement de perspective, nous aborderons les mécanismes concrets qui sous-tendent la résilience des écosystèmes. Le sommaire ci-dessous détaille les étapes de notre exploration, depuis des exemples spécifiques jusqu’aux implications globales pour notre avenir.

Pourquoi avoir 3 espèces d’abeilles différentes sauve-t-il votre récolte en cas de maladie ?

L’image d’une ruche unique bourdonnante d’activité est puissante, mais elle est aussi le symbole d’une fragilité. Se reposer sur une seule espèce de pollinisateur, même performante, équivaut à mettre tous ses œufs dans le même panier. Une maladie, un parasite spécifique ou un changement climatique localisé peut décimer la population et, avec elle, la garantie de la pollinisation. La situation est d’autant plus préoccupante que plus de 9,2% des espèces d’abeilles européennes sont menacées d’extinction, réduisant notre marge de manœuvre. La véritable sécurité ne réside pas dans le nombre d’individus, mais dans la diversité des stratégies de pollinisation.

C’est ici que le concept de complémentarité des niches devient essentiel. Une espèce d’abeille à langue longue pourra butiner des fleurs profondes, inaccessibles à une espèce à langue courte qui, elle, excellera sur des fleurs plates. Une autre sera active tôt le matin, tandis qu’une autre préfèrera la chaleur de l’après-midi. Une étude menée dans la métropole du Grand Nancy a démontré que la diversité fonctionnelle des fleurs (en termes de forme, de ressources et de période de floraison) est cruciale pour soutenir une communauté riche de pollinisateurs. En offrant une variété de « portes d’entrée », le milieu assure qu’il y aura toujours un pollinisateur pour chaque fleur, et inversement.

Cette redondance et cette complémentarité forment une véritable assurance-vie écosystémique. Si une espèce d’abeille est touchée par une maladie, les autres, avec leurs traits et leurs comportements différents, prennent le relais, assurant la continuité du service de pollinisation et sauvant ainsi la récolte. La résilience naît de cette coopération involontaire, orchestrée par la diversité des formes et des fonctions.

Différentes espèces de pollinisateurs visitant des fleurs aux morphologies variées

Comme le suggère cette image, chaque interaction est unique. La morphologie de l’insecte est parfaitement adaptée à celle de la fleur, illustrant l’imbrication des fonctions. Gérer un écosystème pour la diversité fonctionnelle, c’est donc s’assurer que ce « portefeuille de compétences » est assez large pour faire face à tous les imprévus. Il ne s’agit pas de compter les abeilles, mais de s’assurer que tous les types de fleurs trouveront leur pollinisateur, quel que soit le scénario.

Comment utiliser l’indice de Shannon pour évaluer la santé de votre forêt ?

La réponse courte est : avec une extrême prudence. L’indice de Shannon, un outil classique en écologie, mesure la diversité en tenant compte du nombre d’espèces (richesse) et de l’abondance relative de chacune (équitabilité). Un indice élevé suggère un écosystème riche et équilibré. Cependant, cet indice a un angle mort majeur : il traite toutes les espèces comme des unités interchangeables. Pour l’indice de Shannon, un chêne centenaire fournissant nourriture et abri à des centaines d’autres espèces pèse autant qu’une jeune pousse d’une espèce pionnière. Il est aveugle à la diversité fonctionnelle.

Cette simplification est dangereuse car elle peut masquer une érosion silencieuse. Une forêt peut maintenir un indice de Shannon stable, voire en augmentation, tout en perdant des fonctions clés. On pourrait, par exemple, voir l’arrivée d’espèces exotiques généralistes qui augmentent le nombre total d’espèces, mais qui ne remplacent pas les fonctions écologiques complexes (comme la régulation des cycles de l’eau ou l’enrichissement du sol) assurées par les espèces natives qu’elles supplantent. Comme le soulignent les experts en indicateurs de biodiversité :

L’indice de Shannon ne prend pas en compte la diversité fonctionnelle au sein des écosystèmes. Toutes les espèces ont le même poids qu’elles soient centrales ou non.

– Experts en indicateurs de biodiversité, Dossiers de biodiversité – Indicateurs

L’enjeu est donc de dépasser cette métrique quantitative. L’émergence de la diversité fonctionnelle comme indicateur clé repose sur le constat qu’elle explique mieux le fonctionnement des écosystèmes que les mesures classiques. Pour un gestionnaire, cela signifie qu’il faut se poser des questions différentes : Quels sont les rôles présents dans ma forêt ? Ai-je des espèces qui fixent l’azote ? Des espèces qui créent des micro-habitats ? Des essences dont les racines explorent différentes profondeurs de sol ? C’est ce portefeuille de fonctions qui définit la véritable santé et la capacité de résistance de la forêt.

Plan d’action : auditer la diversité fonctionnelle de votre territoire

  1. Inventaire des fonctions : Lister les services écosystémiques attendus sur votre site (ex: filtration de l’eau, pollinisation, contrôle de l’érosion, support de biodiversité).
  2. Analyse des traits : Pour chaque groupe (plantes, insectes), identifier les traits fonctionnels clés (ex: type de racine, période de floraison, régime alimentaire).
  3. Cartographie de la redondance : Repérer les fonctions qui ne sont assurées que par une ou deux espèces. Ce sont vos points de vulnérabilité critiques.
  4. Évaluation de la complémentarité : Vérifier si les espèces remplissant une même fonction le font de manière complémentaire (ex: à différents moments de l’année, dans différentes conditions).
  5. Plan d’enrichissement : Identifier les traits et fonctions manquants ou sous-représentés et planifier des actions pour les introduire (ex: planter des espèces à enracinement profond, créer des zones humides).

Espèces spécialistes ou généralistes : lesquelles disparaissent en premier ?

Face à une perturbation, la logique voudrait que les espèces spécialistes, celles dont la survie dépend d’une ressource très spécifique (une seule plante hôte, une plage de température étroite), soient les premières à disparaître. Leur destin est intimement lié à celui de leur niche écologique. Si celle-ci disparaît, elles disparaissent avec. Les espèces généralistes, capables de s’adapter à une large gamme de conditions et de ressources, semblent mieux armées pour survivre dans un monde en changement. C’est en grande partie vrai et c’est le moteur d’un phénomène préoccupant : l’homogénéisation biotique.

Partout sur la planète, des espèces généralistes et opportunistes (pigeons, rats, certaines plantes invasives) prospèrent au détriment des spécialistes locales. Le résultat est un paysage qui, bien que potentiellement peuplé, devient fonctionnellement appauvri et uniforme. C’est ce que l’on nomme l’uniformisation fonctionnelle, définie comme la perte de la diversité fonctionnelle dans un espace donné, pouvant conduire à une dégradation des processus écosystémiques. On perd les « experts » aux compétences uniques pour ne garder que des « touche-à-tout » qui, bien qu’adaptables, n’assurent pas la même gamme de services spécialisés.

Cependant, la réalité est parfois plus complexe et contre-intuitive. Dans certains écosystèmes subissant des changements, les scientifiques observent un paradoxe. Il peut y avoir une diminution du nombre d’espèces (la richesse spécifique baisse) mais, simultanément, une augmentation de la diversité fonctionnelle. Comment est-ce possible ? Cela peut se produire lorsque les espèces restantes, ou les nouvelles arrivantes, déploient des stratégies et occupent des niches qui n’étaient pas exploitées auparavant. Selon certaines études, cette diversification fonctionnelle pourrait être un signe de résilience, une réorganisation de la communauté pour maintenir ses fonctions malgré une composition taxonomique altérée. C’est un mécanisme de compensation où l’écosystème « se débrouille » avec ce qui lui reste pour continuer à fonctionner.

Cette nuance est fondamentale pour un gestionnaire. La disparition d’une espèce spécialiste est toujours une perte, mais la question cruciale est : la fonction qu’elle assurait a-t-elle disparu avec elle ? Ou une autre espèce a-t-elle pu prendre le relais ? La survie de l’écosystème ne dépend pas de la survie de chaque individu, mais de la continuité des fonctions vitales. C’est pourquoi se concentrer uniquement sur les espèces en danger, sans analyser le réseau fonctionnel dans lequel elles s’insèrent, c’est risquer de passer à côté de l’effondrement ou de la réorganisation silencieuse de tout le système.

L’erreur de remplacer une prairie sauvage par du gazon et quelques fleurs exotiques

À première vue, l’opération semble anodine, voire esthétique. Un espace « en friche » est remplacé par un tapis vert uniforme et quelques touches de couleurs choisies. Pourtant, d’un point de vue fonctionnel, c’est un désastre écologique. Remplacer une prairie diversifiée par une pelouse monoculture est l’une des illustrations les plus flagrantes de la perte de diversité fonctionnelle à l’échelle locale. On ne remplace pas seulement des « mauvaises herbes » par du gazon, on remplace un écosystème complexe et multifonctionnel par un désert vert qui demande un entretien constant.

Une prairie permanente, même modeste, est un concentré de fonctions. Ses différentes espèces de plantes ont des systèmes racinaires variés qui structurent le sol à différentes profondeurs, améliorant son aération et sa capacité à retenir l’eau. Ces prairies sont des puits de carbone efficaces et freinent l’érosion des sols grâce à leur couverture végétale dense et permanente. Chaque plante, chaque insecte qui y vit participe à un réseau d’interactions : les légumineuses fixent l’azote, les pollinisateurs assurent la reproduction, les prédateurs régulent les ravageurs. L’ensemble de ces interactions constitue ce que l’on nomme la biodiversité fonctionnelle, un moteur de durabilité.

En agriculture, intégrer cette biodiversité fonctionnelle via des aménagements comme les haies ou les bandes florales permet de créer des zones de régulation écologique qui soutiennent la production. Un gazon, à l’inverse, est une monoculture pure. Il n’offre qu’une seule fonction, très pauvre : la couverture esthétique. Son système racinaire est superficiel, favorisant le ruissellement et l’érosion. Il n’offre aucun abri ni nourriture à la faune locale, à l’exception de quelques vers de terre. Pire, son maintien exige souvent des intrants (eau, engrais, pesticides) qui dégradent encore davantage l’environnement alentour.

Comparaison visuelle entre une prairie naturelle diversifiée et un gazon monoculture

Le contraste visuel est saisissant et reflète une différence fonctionnelle abyssale. À gauche, un système autonome, résilient et producteur de services. À droite, un système dépendant, fragile et consommateur de ressources. Cette opposition illustre parfaitement l’erreur conceptuelle de ne juger un espace que sur son apparence, en ignorant la richesse invisible de ses fonctions écosystémiques. Choisir la prairie, c’est choisir la complexité, la résilience et la vie. Choisir le gazon, c’est opter pour une simplicité stérile.

Optimiser la connectivité pour permettre aux espèces de migrer face au climat

La diversité fonctionnelle n’est pas une caractéristique statique, figée dans une parcelle. Elle dépend fondamentalement de la capacité des espèces à se déplacer, à échanger des gènes et à coloniser de nouveaux habitats. Dans un contexte de changement climatique, cette mobilité devient une question de survie. Une espèce peut avoir tous les traits nécessaires pour survivre, si elle est piégée dans un « îlot » d’habitat devenu inhospitalier, elle est condamnée. L’ingénierie de la résilience passe donc inévitablement par la restauration de la connectivité écologique.

Les villes et les paysages agricoles modernes sont des matrices fragmentées. Les routes, les bâtiments, les vastes champs de monoculture agissent comme des barrières infranchissables pour de nombreuses espèces. Optimiser la connectivité, c’est recréer des « ponts » et des « corridors » entre les taches d’habitat restantes. Ces corridors peuvent prendre des formes variées : une haie, une bande enherbée, une rivière et ses berges, ou même une série de « trame verte et bleue » en milieu urbain. Leur rôle est vital. Une étude menée à partir de données participatives a montré que la connectivité par l’aménagement de corridors est essentielle au maintien des communautés de pollinisateurs en ville.

Ces autoroutes pour la biodiversité permettent non seulement aux populations existantes de se maintenir en évitant la consanguinité, mais elles facilitent également le déplacement des espèces vers des zones plus favorables à mesure que le climat change. Elles augmentent la surface effective de l’habitat et, par conséquent, la robustesse de l’écosystème. Comme le soulignent des chercheurs en écologie urbaine, les bénéfices sont mesurables : « Les zones les plus connectées peuvent accueillir des espèces qui ne sont pas urbaines, voire légèrement urbanophobes ». Autrement dit, un bon réseau de corridors peut transformer un archipel d’espaces verts isolés en un véritable écosystème fonctionnel à l’échelle du paysage.

Penser en termes de connectivité fonctionnelle change la perspective du gestionnaire de territoire. Il ne s’agit plus de gérer des parcs ou des réserves comme des entités séparées, mais de les penser comme les nœuds d’un réseau. La valeur d’un espace vert ne dépend pas seulement de sa qualité intrinsèque, mais aussi de sa position dans le réseau écologique global. Un petit parc très bien connecté peut avoir une valeur fonctionnelle bien supérieure à une grande réserve totalement isolée.

Pourquoi une monoculture est-elle détruite par un parasite là où une forêt mixte résiste ?

La réponse réside dans la différence fondamentale entre la simplicité et la complexité fonctionnelle. Une monoculture, qu’il s’agisse d’un champ de blé ou d’une plantation d’épicéas, est l’incarnation de l’efficacité productive à court terme. Toutes les ressources (lumière, eau, nutriments) sont allouées à une seule espèce, maximisant le rendement. Mais cette uniformité crée une vulnérabilité extrême. C’est un buffet à volonté pour un parasite ou une maladie spécifique : une fois qu’il a trouvé la clé pour attaquer une plante, il peut se propager de manière explosive sans rencontrer la moindre barrière.

Une forêt mixte, à l’inverse, est un système complexe où la complémentarité des fonctions crée des barrières naturelles. Les différentes espèces d’arbres n’ont pas la même sensibilité aux parasites. Un insecte qui attaque une essence se heurtera à une autre qu’il ne peut pas consommer, ralentissant sa progression. C’est l’effet de dilution. De plus, la diversité structurelle de la forêt (arbres de tailles et d’âges variés, sous-bois, etc.) abrite une communauté d’organismes auxiliaires : des oiseaux insectivores, des araignées, des insectes prédateurs… qui régulent naturellement les populations de parasites. Chaque élément du « portefeuille de fonctions » de la forêt contribue à sa propre défense.

Cette différence de résilience a des conséquences économiques et écologiques majeures. Les forêts gérées intensivement, qui tendent vers la simplification, perdent en diversité et sont moins capables de fournir des services multiples, comme produire du bois de qualité tout en stockant du carbone et en préservant la biodiversité. La recherche de la maximisation d’une seule fonction (la production de bois) se fait au détriment de toutes les autres, y compris la stabilité du système lui-même. Des études sur la relation diversité-fonctionnement montrent que l’effet de complémentarité est prédominant : un écosystème plus riche en biodiversité fonctionnelle, grâce à l’occupation de niches différentes et aux interactions positives, conduit à un meilleur fonctionnement global.

La monoculture est un pari risqué sur un avenir stable et sans surprise. La forêt mixte, elle, est une stratégie d’investissement diversifiée, conçue pour résister aux chocs et s’adapter à l’incertitude. Elle sacrifie peut-être une partie du rendement maximal à court terme pour une productivité stable et durable à long terme. C’est le passage d’une logique d’extraction à une logique d’ingénierie de la résilience.

Pourquoi vivons-nous à crédit écologique dès le mois de mai (et comment le reculer) ?

Le « jour du dépassement » est un indicateur brutal qui matérialise une réalité abstraite : à une certaine date chaque année, l’humanité a consommé l’ensemble des ressources que la Terre peut régénérer en un an. À partir de ce jour, nous vivons à crédit, puisant dans le capital naturel des générations futures. Pour la France, la situation est particulièrement parlante. Alors qu’en 1970, la date du dépassement était située au 29 décembre, nous étions quasiment à l’équilibre. En 2024, cette date est tombée le 7 mai. Cela signifie que si tout le monde vivait comme les Français, il faudrait près de 3 planètes pour subvenir à nos besoins.

Ce crédit écologique est directement lié à notre incapacité à percevoir et à valoriser la diversité fonctionnelle. Notre modèle économique est basé sur la maximisation de quelques fonctions (production alimentaire, énergétique, industrielle) au détriment de toutes les autres, que l’on considère comme « gratuites » : la régulation du climat, la purification de l’eau, la pollinisation, la fertilité des sols… Nous avons simplifié les écosystèmes pour en extraire plus de matière à court terme, détruisant ainsi leur capacité à se régénérer et à fournir l’ensemble de leur portefeuille de services.

Comment reculer cette date ? La réponse ne réside pas dans une seule solution miracle, mais dans la restauration des fonctions écologiques à tous les niveaux. Un des leviers les plus puissants est notre alimentation, qui constitue près de 29% de l’empreinte écologique de la France. Passer à une agriculture basée sur la biodiversité fonctionnelle (agroforesterie, polyculture-élevage) plutôt que sur la monoculture intensive permettrait de produire de la nourriture tout en restaurant la fertilité des sols, en stockant du carbone et en favorisant la biodiversité. C’est une approche où l’on ne maximise plus un seul rendement, mais où l’on optimise une multitude de fonctions.

Reculer le jour du dépassement, c’est donc fondamentalement un projet d’ingénierie de la résilience à grande échelle. Il s’agit de repenser nos villes pour qu’elles deviennent des écosystèmes fonctionnels (trame verte, gestion de l’eau de pluie), nos systèmes énergétiques pour qu’ils s’intègrent au cycle du carbone, et notre consommation pour qu’elle favorise les produits issus de systèmes complexes et résilients. Chaque fonction écologique restaurée, chaque service écosystémique préservé, est un pas vers un retour à l’équilibre.

À retenir

  • La véritable richesse d’un écosystème ne réside pas dans le nombre d’espèces, mais dans la diversité et la complémentarité de leurs fonctions.
  • La perte de diversité fonctionnelle, ou homogénéisation, rend les systèmes (agricoles, forestiers) extrêmement vulnérables aux chocs comme les maladies ou le changement climatique.
  • Gérer un territoire en s’appuyant sur la diversité fonctionnelle (connectivité, polyculture) est une stratégie proactive d’ingénierie de la résilience, qui agit comme une assurance-vie face à l’incertitude.

Pourquoi la diversité biologique est-elle votre meilleure protection contre les pandémies futures ?

La destruction de la biodiversité n’est pas qu’une tragédie esthétique ou une perte pour les générations futures ; elle a des conséquences sanitaires directes et immédiates. L’émergence de nouvelles maladies infectieuses, dont beaucoup sont des zoonoses (transmises de l’animal à l’homme), est intimement liée à la dégradation des écosystèmes et à la perte de diversité fonctionnelle. Une biodiversité riche et fonctionnelle agit en effet comme un bouclier, une véritable assurance sanitaire.

Le principal mécanisme de protection est connu sous le nom d’« effet de dilution ». Dans un écosystème sain et diversifié, un virus ou une bactérie pathogène circule parmi une grande variété d’espèces hôtes. Beaucoup de ces espèces sont des « culs-de-sac » pour le pathogène : elles peuvent être infectées mais ne le retransmettent pas efficacement. La présence de ces hôtes incompétents dilue la prévalence du pathogène dans l’environnement, réduisant ainsi drastiquement la probabilité qu’un hôte compétent (comme un rongeur ou une chauve-souris) entre en contact avec lui, puis avec l’homme. En simplifiant les écosystèmes, en supprimant ces « hôtes-tampons », nous créons des autoroutes pour les pathogènes, favorisant les espèces généralistes souvent plus aptes à transmettre les maladies.

L’érosion de la biodiversité est alarmante. La chute de 76% de la biomasse des insectes volants en Allemagne en 30 ans n’est qu’un symptôme d’un effondrement plus large qui perturbe l’ensemble des chaînes trophiques et des réseaux fonctionnels. Or, comme le souligne la chercheuse Élisa Thébault, la relation entre biodiversité, fonctionnement et stabilité des écosystèmes est la clé de la résilience. Un système stable, avec ses prédateurs qui régulent les populations d’hôtes et sa diversité qui dilue les pathogènes, est notre meilleur rempart.

En détruisant les habitats, en fragmentant les forêts et en nous rapprochant toujours plus d’une faune sauvage stressée et aux abois, nous ne faisons que multiplier les interfaces à risque. Investir dans la conservation et la restauration de la diversité fonctionnelle, c’est donc une politique de santé publique de premier ordre. Maintenir des écosystèmes complexes et connectés est sans doute la stratégie la plus rentable pour minimiser les risques de pandémies futures, bien avant d’avoir à développer des vaccins en urgence.

Comprendre l’importance de la diversité fonctionnelle n’est plus une option pour les écologues, mais une nécessité pour les décideurs, les agriculteurs et les urbanistes. L’étape suivante n’est plus de se contenter de compter les espèces, mais de commencer à concevoir activement des paysages résilients en assemblant un portefeuille de fonctions écologiques. C’est en devenant les architectes de cette complexité que nous pourrons garantir la stabilité de nos propres systèmes.

Rédigé par Thomas Morel, Docteur en éthologie et biologiste de la conservation avec 15 ans d'expérience terrain en Afrique et Asie. Spécialiste de la gestion des conflits homme-faune et des programmes de réintroduction d'espèces menacées.