Publié le 15 mars 2024

Face à l’objectif Zéro Artificialisation Nette (ZAN), le Plan Local d’Urbanisme (PLU) n’est plus un simple outil de zonage, mais un instrument de prescription écologique. Cet article démontre comment, au-delà d’interdire de construire, le PLU permet d’imposer une renaturation qualitative et fonctionnelle des territoires. Il s’agit de passer d’une logique quantitative de protection à une stratégie qualitative de régénération des écosystèmes, en utilisant des leviers juridiques et techniques précis pour concevoir activement la nature en ville et à sa périphérie.

Le paysage de votre commune se transforme. Un champ de blé laisse place à un nouveau lotissement, une prairie humide est drainée pour une zone commerciale. Ce phénomène, l’artificialisation des sols, est une réalité tangible qui suscite l’inquiétude des citoyens et met les élus locaux sous pression. La loi Climat et Résilience, avec son objectif de Zéro Artificialisation Nette (ZAN), a placé cette problématique au cœur de l’agenda politique local, imposant une sobriété foncière drastique. Face à cette contrainte, le Plan Local d’Urbanisme (PLU) est souvent perçu comme un document défensif, un rempart dont le seul rôle serait de délimiter les zones encore constructibles.

Cette vision est cependant réductrice. Elle ignore le potentiel immense du PLU comme outil proactif. Et si, au lieu de simplement subir la contrainte ZAN, nous l’utilisions comme une opportunité pour réinventer notre rapport au territoire ? Si la véritable clé n’était pas seulement de stopper l’hémorragie foncière, mais d’engager une véritable stratégie de renaturation qualitative ? C’est tout l’enjeu d’un urbanisme durable : cesser de voir le PLU comme un simple plan de zonage pour le transformer en un cahier des charges de la qualité écologique.

Cet article se propose de dépasser l’approche classique de l’urbanisme réglementaire. Nous allons explorer comment le PLU peut devenir un instrument de prescription écologique, capable non seulement de protéger les espaces existants, mais aussi d’imposer la restauration de fonctions écologiques là où elles ont disparu. L’objectif n’est plus de « geler » des terrains, mais de concevoir activement la performance et la résilience de notre environnement bâti et naturel.

Ce guide stratégique détaille huit leviers, parfois méconnus, pour transformer votre PLU en une arme efficace de lutte contre l’artificialisation et de promotion de la biodiversité. Chaque section analyse un enjeu spécifique et fournit des pistes d’action réglementaires concrètes pour les conseillers municipaux et les citoyens engagés.

Sommaire : 8 leviers stratégiques du PLU contre l’artificialisation des sols

Pourquoi fragmenter une forêt réduit-il sa biodiversité de 50% sur les bordures ?

La fragmentation des habitats est l’une des causes majeures de l’érosion de la biodiversité. Lorsqu’une forêt est coupée par une route ou un lotissement, on ne perd pas seulement la surface détruite. On crée un « effet de lisière », une zone de transition où les conditions écologiques (lumière, vent, température) sont brutalement modifiées. Cette altération pénètre profondément à l’intérieur du massif forestier, favorisant les espèces généralistes au détriment des espèces spécialistes du cœur de la forêt. Le résultat est un appauvrissement dramatique et invisible de la biodiversité. L’ampleur du phénomène est considérable : une étude internationale a révélé que près de 70% des forêts mondiales se trouvent à moins d’un kilomètre d’une lisière.

Vue en coupe d'une forêt montrant la différence de biodiversité entre le cœur et les lisières

Face à cet enjeu, le PLU peut agir de manière chirurgicale. Il ne s’agit pas seulement de classer la forêt en zone Naturelle (N), mais de gérer ses abords. Le règlement du PLU peut, par exemple, imposer une densité minimale de constructions dans les secteurs déjà urbanisés et bien desservis. Cette prescription, initialement pensée pour lutter contre l’étalement, devient un outil de protection indirecte des lisières : en concentrant le développement là où l’impact est moindre, on évite le « mitage » des espaces naturels. Le PLU peut également définir des zones tampons spécifiques autour des massifs forestiers, avec des règles d’aménagement strictes interdisant toute nouvelle imperméabilisation.

Comment planter une mini-forêt Miyawaki sur un terrain dégradé de 100m² ?

La méthode Miyawaki, qui consiste à planter de manière très dense des essences locales pour recréer rapidement un écosystème forestier résilient, est une solution puissante pour la renaturation urbaine. Sur des surfaces parfois aussi petites qu’un terrain de tennis, il est possible de créer des îlots de fraîcheur et de biodiversité. Le principe repose sur une plantation serrée, avec environ 3 jeunes plants par m² sur des surfaces de quelques centaines de m², favorisant une compétition pour la lumière qui accélère la croissance. Cette approche transforme des friches ou des « dents creuses » en poumons verts fonctionnels en quelques années.

Plutôt que de dépendre de projets ponctuels, le PLU peut systématiser et imposer cette approche qualitative. L’urbanisme de prescription prend ici tout son sens : il ne s’agit plus de demander un vague « espace vert », mais d’exiger une performance écologique mesurable. Le PLU peut ainsi obliger les aménageurs à traiter un certain pourcentage des espaces libres non plus en gazon stérile, mais en plantation dense à haute biodiversité. L’utilisation d’outils comme le Coefficient de Biotope par Surface (CBS) permet de fixer un objectif chiffré de qualité de la végétalisation, favorisant de fait les solutions comme les mini-forêts. L’enjeu est de faire de chaque projet d’aménagement une occasion de régénération écologique.

Plan d’action : Intégrer la méthode Miyawaki dans votre PLU

  1. Identifier les ‘dents creuses’ et friches urbaines sur les documents graphiques du PLU pour les réserver à des projets de renaturation.
  2. Inscrire dans le règlement l’obligation de traiter un pourcentage des espaces verts en ‘plantation dense à haute biodiversité’ (3 plants/m²) plutôt qu’en gazon.
  3. Utiliser le Coefficient de Biotope par Surface (CBS) pour imposer un niveau minimal de végétalisation qualitative.
  4. Prévoir dans les Orientations d’Aménagement et de Programmation (OAP) des secteurs dédiés aux mini-forêts participatives avec prescription de densité et diversité d’essences locales.
  5. Mobiliser l’outil des ’emplacements réservés’ pour flécher spécifiquement certaines parcelles vers des projets de mini-forêts urbaines.

Agriculture intensive ou étalement urbain : quel est le pire ennemi des habitats naturels ?

L’opposition est classique : faut-il sacrifier des terres agricoles pour construire des logements ou préserver l’agriculture au risque de ne plus pouvoir loger la population ? En France, la consommation d’espaces est une réalité préoccupante, avec près de 24 000 hectares d’espaces naturels, agricoles et forestiers consommés chaque année. Cependant, tous les types d’artificialisation n’ont pas le même impact. L’étalement urbain, par son caractère quasi-irréversible et sa fragmentation sévère des paysages, représente une menace souvent plus radicale pour la biodiversité que l’agriculture, même intensive.

Le tableau suivant met en lumière les différences fondamentales d’impact entre ces deux pressions sur les habitats naturels. Il montre clairement que l’imperméabilisation liée à l’urbanisation est un point de non-retour écologique.

Comparaison des impacts sur les habitats naturels
Type d’impact Agriculture intensive Étalement urbain
Réversibilité Potentiellement réversible Quasi-irréversible
Fragmentation Modérée (haies supprimées) Forte (routes, bâti)
Pollution des sols Pesticides, engrais Imperméabilisation totale
Biodiversité Appauvrie mais subsistante Éliminée à 90-100%

Le PLU, et en amont son Projet d’Aménagement et de Développement Durables (PADD), est l’arbitre de ce conflit. Le PADD doit désormais fixer des objectifs chiffrés de modération de la consommation de l’espace, conformément à la loi ZAN. C’est à ce niveau stratégique que la collectivité décide de son avenir, en choisissant de sanctuariser les zones agricoles (A) et naturelles (N) tout en planifiant une densification raisonnée des zones déjà urbanisées. Cet arbitrage politique, inscrit dans le droit, est le premier acte fort pour stopper l’artificialisation à la source.

L’erreur de confondre une plantation d’arbres alignés avec une vraie forêt

Dans la course à la végétalisation, de nombreux projets se contentent de planter des arbres en alignement, souvent d’une seule espèce, sur une pelouse tondue. Cette approche, si elle peut donner une impression de « vert », relève souvent du greenwashing. Elle est à l’opposé d’un écosystème forestier fonctionnel, qui se caractérise par sa complexité, sa diversité d’espèces, de strates végétales et de classes d’âge. Une plantation monospécifique est fragile, pauvre en biodiversité et offre peu de services écosystémiques (accueil de la faune, résilience aux maladies, etc.).

Comparaison visuelle entre une plantation monospécifique alignée et une forêt diversifiée

Le PLU est l’outil par excellence pour déjouer ce piège et imposer une véritable qualité écologique. Il peut transformer les obligations génériques « d’espaces verts » en prescriptions précises et contraignantes. Plutôt que de simplement exiger une surface, le règlement peut imposer des critères qualitatifs stricts pour tout projet de plantation. Cette ingénierie écologique réglementaire permet de s’assurer que chaque mètre carré végétalisé contribue réellement à la biodiversité et à la résilience du territoire. Voici quelques prescriptions anti-greenwashing à intégrer dans le règlement du PLU :

  • Exiger une diversité minimale de 5 à 10 essences locales par projet de plantation.
  • Imposer la présence de trois strates de végétation : herbacée, arbustive et arborée.
  • Interdire formellement l’usage de pesticides et d’herbicides pour l’entretien des espaces verts créés.
  • Privilégier les structures d’âge variées, en mixant jeunes plants et sujets plus matures.
  • Imposer un pourcentage minimal d’essences mellifères et fruitières pour soutenir les pollinisateurs et l’avifaune.
  • Remplacer les obligations de « gazon » par des prairies de fauche tardive ou des noues végétalisées.

Optimiser les haies bocagères pour reconnecter les habitats naturels

Les haies ne sont pas de simples séparations de parcelles. Ce sont des corridors écologiques vitaux, des infrastructures naturelles qui permettent à la faune de se déplacer, de se nourrir et de se reproduire. Le maillage bocager est l’armature de la trame verte et bleue. Sa destruction progressive participe à l’isolement des populations animales et végétales, les rendant plus vulnérables. L’enjeu de la reconnexion est immense, considérant l’existence de près de 805 000 km de lisières forestières en France métropolitaine, qui forment avec les haies un réseau écologique potentiel.

Le Code de l’urbanisme offre un outil puissant pour protéger et reconstituer ce maillage : l’article L.151-23. Cet article permet au PLU « d’identifier et de localiser, dans les zones urbaines ou à urbaniser, les éléments de paysage […] à protéger, à conserver, à mettre en valeur ou à requalifier pour des motifs d’ordre écologique ». Concrètement, une haie, un arbre remarquable ou un talus peuvent être inscrits sur les documents graphiques du PLU, rendant leur destruction interdite ou soumise à autorisation. C’est une protection juridique forte.

Au-delà de la protection de l’existant, les Orientations d’Aménagement et de Programmation (OAP) peuvent planifier la reconstitution du maillage. Dans un secteur de projet, une OAP peut imposer la plantation de nouvelles haies selon un tracé précis pour reconnecter deux boisements, ou obliger à la création d’un réseau de noues plantées pour assurer la continuité écologique et la gestion des eaux pluviales. Le PLU passe ainsi d’un rôle de conservateur à un rôle de concepteur de la trame écologique.

L’erreur de traiter les murs en oubliant que le bruit passe par le sol

Dans la lutte contre les nuisances sonores, le réflexe est souvent de construire des murs anti-bruit en béton le long des infrastructures. Si cette solution a une efficacité, elle ignore une voie de propagation majeure des nuisances, notamment des vibrations à basse fréquence : le sol. Une surface dure et imperméabilisée, comme l’asphalte, réverbère et propage les ondes sonores. À l’inverse, un sol vivant, poreux et couvert de végétation, absorbe une partie de ces vibrations. Le sol n’est pas un support inerte, mais un milieu actif aux multiples fonctions.

Cette approche, fondée sur les solutions naturelles, révèle des co-bénéfices insoupçonnés. Un sol vivant et en bon état ne se contente pas d’atténuer le bruit. Comme le rappelle France Nature Environnement, les sols stockent trois fois plus de carbone que l’atmosphère, à condition d’être préservés. En privilégiant des aménagements qui désimperméabilisent et végétalisent les sols, on agit simultanément sur le climat, la biodiversité, la gestion de l’eau et le cadre de vie sonore. C’est le principe même de la diversité fonctionnelle.

Le PLU peut intégrer ces solutions acoustiques naturelles dans son règlement. Au lieu de prescrire des murs, il peut imposer la création d’aménagements plus intégrés et multi-bénéfices :

  • Imposer des noues végétalisées et des fossés larges le long des axes routiers pour absorber les eaux de ruissellement et les ondes sonores.
  • Privilégier les merlons de terre plantés, qui utilisent les déblais du chantier et créent un obstacle topographique et végétal au bruit.
  • Prescrire des revêtements de sol perméables (pavés à joints larges, dalles-gazon) pour les parkings et les voies à faible trafic afin de réduire la réverbération et d’infiltrer l’eau.
  • Créer des bandes enherbées denses et des talus comme zones tampons acoustiques entre les sources de bruit et les habitations.

L’erreur de reconstruire à l’identique en zone inondable après un sinistre

Après une inondation, la tentation est grande de reconstruire rapidement et à l’identique pour permettre aux habitants de retrouver leur foyer. Pourtant, cette approche ne fait que perpétuer la vulnérabilité et prépare le prochain sinistre. L’adaptation au changement climatique exige une vision à long terme et parfois des décisions courageuses, comme le repli stratégique. Il s’agit d’accepter que certaines zones ne sont plus viables pour l’urbanisation et doivent être rendues à la nature pour jouer leur rôle d’expansion des crues.

La loi ZAN, avec sa trajectoire stricte qui impose la mise en compatibilité des PLU d’ici le 22 février 2028, fournit un cadre juridique et un calendrier pour repenser l’occupation des sols à l’aune des risques. C’est une opportunité pour anticiper et organiser la relocalisation des activités et des habitations les plus exposées. Le PLU est l’outil central de cette stratégie préventive. Il peut agir en amont, avant même le sinistre, en identifiant les zones à risque majeur et en organisant leur mutation progressive.

Comme le préconisait la Convention Citoyenne pour le Climat, la trajectoire ZAN doit se décliner à l’échelle locale dans les SCOT puis les PLU. Concrètement, un PLU peut procéder au reclassement préventif de zones U (urbaines) particulièrement vulnérables en zones N (naturelles) ou A (agricoles). Ce changement de zonage, qui doit être justifié par le risque et s’accompagner de mesures d’indemnisation ou de compensation pour les propriétaires, permet d’interdire toute nouvelle construction et d’organiser sur le long terme le départ des habitants vers des zones plus sûres. C’est une décision politique forte, mais c’est le fondement d’un aménagement du territoire résilient.

À retenir

  • Le PLU n’est pas qu’un outil de zonage, c’est un instrument de prescription pour imposer la qualité écologique et la renaturation.
  • La lutte contre l’artificialisation passe par la densification des zones déjà bâties et la protection stricte des lisières forestières pour contrer l’effet de lisière.
  • Le PLU peut imposer des solutions fondées sur la nature (mini-forêts, noues acoustiques, prairies de fauche) en remplacement des aménagements stériles comme le gazon.

Pourquoi la diversité fonctionnelle est-elle plus importante que le simple nombre d’espèces ?

Au terme de ce parcours, une idée centrale émerge : l’urbanisme écologique ne peut plus se contenter de compter les arbres ou les mètres carrés d’espaces verts. L’enjeu fondamental est celui de la qualité fonctionnelle. Une plantation d’une seule essence d’arbre n’a pas la même valeur qu’une mini-forêt multi-strates. Un sol imperméabilisé ne remplit aucune des fonctions (stockage carbone, infiltration de l’eau, support de vie) d’un sol vivant. L’objectif du PLU de demain est de cesser de raisonner en termes quantitatifs pour adopter une approche qualitative et systémique.

La diversité fonctionnelle, c’est la reconnaissance que chaque élément d’un paysage (une haie, un sol, une zone humide) remplit une multitude de services essentiels. Protéger ou restaurer cet élément, c’est donc agir simultanément sur plusieurs tableaux : la biodiversité, le climat, la gestion des risques, la qualité de vie. C’est cette vision intégrée que le PLU doit désormais porter. Chaque prescription, chaque orientation, chaque règle doit être évaluée à l’aune de sa contribution à la performance fonctionnelle de l’écosystème territorial.

Cela représente un changement de paradigme pour les élus et les services d’urbanisme. Il ne s’agit plus seulement d’appliquer un droit des sols, mais de devenir de véritables concepteurs d’écosystèmes, utilisant la force de la loi pour imposer la résilience. L’objectif ZAN n’est pas une fin en soi ; c’est le catalyseur qui nous force à repenser la finalité même de l’aménagement du territoire : non plus seulement organiser l’expansion humaine, mais orchestrer une cohabitation durable et fonctionnelle entre la ville et la nature.

Pour traduire ces principes en actions concrètes et auditer le potentiel écologique de votre PLU actuel, l’accompagnement par des experts en urbanisme durable et en droit de l’environnement est l’étape suivante logique. Évaluez dès maintenant les leviers spécifiques à votre territoire pour faire de votre document d’urbanisme un véritable projet de renaturation.

Rédigé par Camille Rousseau, Juriste spécialisée en droit de l'environnement et urbanisme durable, consultante auprès des municipalités pour l'élaboration des PLU. Elle milite pour une meilleure intégration des nuisances sonores dans la planification urbaine.